À la rencontre d’Yvon Englert, le nouveau président du jury du Prix Philippe Maystadt
À l’occasion de la septième édition du Prix Philippe Maystadt, Yvon Englert a présidé pour la première fois le jury, succédant à Sébastien Van Drooghenbroeck, décédé en septembre dernier. Ancien gynécologue-obstétricien, professeur, doyen puis recteur, il défend une vision profondément sociale de l’enseignement et de la recherche. Rencontre avec un médecin académique pour qui transmettre et rendre à la collectivité vont de pair.
Si vous deviez vous présenter en quelques mots, quels aspects de votre parcours ou de votre engagement souhaiteriez-vous mettre en avant ?
Je suis un gynécologue-obstétricien de formation qui a mené une carrière universitaire. J’ai soigné des gens, bien sûr, mais j’ai également enseigné. J’ai formé des jeunes chercheurs et créé un laboratoire de recherche, au sein duquel nous avons produit du savoir ensemble, principalement dans le domaine de la fertilité humaine.
Depuis toujours, j’éprouve un intérêt particulier pour l’innovation, la recherche, la construction de projets et le développement de nouvelles activités.
Ces expériences m’ont conduit à assumer diverses responsabilités à côté de mon travail de médecin et d’enseignant académique : j’ai été le premier président du Comité de bioéthique de Belgique, j’ai mis en place un fonds destiné à soutenir la formation de jeunes médecins issus de pays moins favorisés dans nos hôpitaux, puis j’ai exercé des fonctions de gestion académique, comme doyen de la faculté de médecine et ensuite recteur.
Je me définis avant tout comme un médecin académique attentif à remplir une fonction sociale, et à restituer à la collectivité ce que j’ai moi-même reçu.
Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste le rôle du président du Prix Philippe Maystadt ?
Le Prix Philippe Maystadt occupe une place importante en termes de reconnaissance et de visibilité pour l’enseignement supérieur en général et l’ARES en particulier. Chacun des trois prix est une reconnaissance pour un travail de fin d’études original, réalisé par un ou une étudiante dans le domaine de l’enseignement.
Ces travaux ont d’abord été conçus pour l’obtention d’un diplôme. Mais lorsqu’ils se distinguent particulièrement dans leur institution et qu’ils apportent une contribution pertinente à l’enseignement, ils peuvent être présentés au prix.
Le rôle du président du prix est essentiellement un rôle de chef d’orchestre : veiller à ce que tout se déroule correctement, que les procédures soient respectées, et arbitrer si nécessaire.
En effet, la sélection reste du ressort d’un jury souverain, au sein duquel chacun participe sur un pied d’égalité à la décision finale.
Mon rôle consiste aussi à “mettre de l’huile dans les rouages” en collaboration avec le personnel de l’ARES afin que le travail collectif se déroule dans les meilleures conditions.
Comment s’organise concrètement le jury et comment garantissez-vous une évaluation équitable des travaux ?
Il n’y a pas un nombre fixe de jurés. Nous veillons à ce que chaque travail soit évalué par deux lecteurs distincts lors du premier tour de sélection et que chaque lecteur ait un nombre raisonnable de travaux à lire et à évaluer. La taille de chacun des trois jurys (un jury pour les travaux de fin de Bac, de fin de Master et de Doctorat) est déterminée par le nombre de candidats afin de limiter la charge de lecture: chaque membre examine trois ou quatre travaux. Ce sont des manuscrits consistants, parfois des doctorats, et il est essentiel de leur accorder le temps nécessaire.
Nous examinons les travaux avec attention, nous ne pouvons pas demander à un membre du jury d'avoir une dizaine de manuscrits à lire et à comparer. Pour donner un exemple, si quinze manuscrits sont soumis, alors nous essayons de mobiliser une dizaine de lecteurs afin de garantir deux regards par travail et trois à quatre manuscrits différents par lecteur.
Ce système fonctionne grâce à l’engagement et à la bienveillance des collègues.
Au-delà de l’évaluation, le prix offre une visibilité tout à fait exceptionnelle aux travaux des lauréats et lauréates. Ceux-ci sont présentés devant le chef de cabinet de la ministre et devant les professeurs intéressés par les questions pédagogiques. Ils sont annoncés et présentés sur le site de l’ARES. Ils bénéficient également d’une mise en lumière dans Le Soir, partenaire du prix, avec interviews et compte-rendu des travaux primés.
Enfin, les lauréats et lauréates sont invités à présenter leurs travaux au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L'ensemble des décideurs politiques en charge de l'enseignement prend ainsi connaissance de ces recherches. C’est une reconnaissance et une visibilité que ces travaux n’auraient probablement jamais obtenues autrement.
Une présidence guidée par la rigueur et le sens du collectif
Quelles expériences ont le plus influencé votre regard sur la recherche et l'innovation ?
J’ai toujours été sensible aux aspects d'inégalité sociale, particulièrement visibles dans l’enseignement. Chaque année, toute une série de travaux, primés ou non, tente de réduire les handicaps liés à ces inégalités et ce à tous les niveaux de l’enseignement. Cette année encore, un projet portait sur la première année de l’enseignement primaire. Cela montre que, même au niveau universitaire, les recherches peuvent concerner la toute petite enfance.
Cela fait maintenant quatre ans que je participe au Prix Philippe Maystadt et je constate qu’il y a toujours des travaux qui s’attaquent à ces marqueurs d’inégalité et proposent des pistes concrètes pour les réduire.
Vous prenez la suite d'une présidence marquante. Quel héritage de votre prédécesseur souhaitez-vous faire perdurer ?
Je retiens de Sébastien Van Drooghenbroeck un équilibre précieux entre rigueur et convivialité. Il était très attentif à garantir des procédures permettant une évaluation équitable de l’ensemble des travaux soumis. Je m’inspire de son exemple : exigence dans l’évaluation, mais aussi respect et convivialité dans les échanges.
Les jurys rassemblent des représentants de toutes les institutions d’enseignement supérieur. Il est donc essentiel de créer un climat de confiance, qui permet à chacun de s’exprimer dans une ambiance non partisane. Chaque membre du jury reste en effet indépendant de son institution d’origine.
Pouvez-vous partager un moment marquant au sein du jury cette année qui illustre la richesse des échanges autour des candidatures ?
Lors de la phase finale, ce que nous appelons le “dernier carré”, un travail m’avait particulièrement touché. Je l’ai défendu, mais il n’a finalement pas été retenu. C’est aussi cela, la richesse d’un jury : la confrontation d’arguments solides et la pluralité des regards. Parfois, on est dans la majorité ; parfois non. Il faut savoir trancher, même si tous les travaux finalistes sont, du fait même des critères pour la soumission, de très bonne qualité.
Dans quelle mesure les travaux présentés cette année auront un impact sur le cadre académique et le grand public ?
Un impact sur le grand public est peut-être trop ambitieux. En revanche, les cinq travaux primés cette année proposent des applications concrètes pour l’enseignement.
Ils abordent des questions très actuelles : l’enseignement numérique, l’utilisation de l’intelligence artificielle, le burn-out des enseignants et enseignantes, les discriminations sociales… Et surtout, ils proposent des outils, des procédures, et des pistes d’action.
Il appartiendra au monde politique, à l’ARES mais surtout aux institutions elles-mêmes, de décider de leur mise en œuvre, mais leur potentiel d’application est réel.
Y a-t-il un travail primé qui vous a particulièrement marqué par son originalité, sa portée ou la question qu'il soulève ?
Oui, celui qui analyse de manière qualitative la façon dont des enseignants, sélectionnés comme étant non réfractaires à l’intelligence artificielle générative, cherchent à l’intégrer intelligemment dans leur pratique.
La recherche montre comment certains enseignants tentent de sortir d’un schéma assez répandu : des étudiants qui utilisent l’IA sans le dire, et des professeurs qui, faute de cadre clair, oscillent entre tolérance tacite et reproches lorsqu’ils détectent un texte généré. Le travail met en lumière des démarches concrètes pour apprivoiser l’outil, l’encadrer pédagogiquement et en tirer quelque chose de positif.
Je trouve cette approche particulièrement pertinente. À l’heure où l’IA s’impose dans l’enseignement, cette recherche peut être extrêmement utile pour l’ensemble des enseignants et enseignantes de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Propos recueillis par Maureen Delmotte (stagiaire au sein de la Direction de la communication et de l'informatique)